«Scandale», le roman total de Marlène Schiappa (2024)

Il arrive que des romans nous happent dès les premiers mots pourne plus nous lâcher. On les nomme des page turners. Il arrive aussi que desromans nous bouleversent parce qu'ils parlent à notre intelligence etnotre âme, nous élèvent. Scandale réussit le prodige rare d'être toutcela la fois.

Osons un bref résumé de l'intrigue. Ministre de l'Intérieur, Jasmine Patxia la vie bien remplie d'une femme puissante avec un peu de charge mentale (unfils qu'elle élève presque seule, le père est défaillant). Lors d'undéplacement à New York, elle rencontre Parker Saint-James, basketteur star deNBA. C'est le coup de foudre, la main au panier à trois points. Seulement voilà, et si cette rencontre cachait unbon coup fourré?

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Amour,aventure, frissons: tout est là. Marlène Schiappa y ajoute son exigenced'écrivaine: à la fois réinventer l'écriture, dire la vérité brute de l'amouret, enfin, nous aider à vivre.

Danser les mots, une poésie exigeante

Dès les premiers instants et au fil des pages, un mots'impose: poésie. Ici, la plume de Marlène Schiappa se fait pinceau et d'exquises aquarelles s'offrent à nous. «BP mesure près de 1,90m, une mèche de cheveux poivre et selvient lui caresser le front, et je réprime un sourire en songeant aux poilsfournis sur sa peau bronzée qui se cachent sous sa chemise bleu ciel.»

Là, l'écrivaine danse avec les mots pour écrire unepartition d'une exquise musicalité. Ainsi l'émotion brute d'un coup de foudre est sublimée par la force d'images délicatement évocatrices. On y observera la puissance beethovénienne de «comme comme commecomme», soigneusem*nt répétés.

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«À l'instant où nos peaux entrent en contact,je reçois comme un électrochoc. La douceur de la peau de Parker se marieparfaitement avec la mienne. Comme si je retrouvais une sensation d'un immensebien-être qui m'envelopperait subitement. Comme un plaid doux et chaud unesoirée d'hiver. Comme un éclat de rire. Comme le premier contact de meschevilles avec une vague ourlée d'écume sur le sable au printemps. Comme latexture de la chantilly maison de ma grand-mère débordant de sa petitecuillère. Comme les premières notes d'un orchestre symphonique jouant monmorceau préféré. Comme un feu d'artifice lors d'une fête foraine. Comme uneimmense vague de bonheur.» (NDLR: ET ILS ONT PAS ENCORE BAISÉ.)

Le livre peut parfois paraître déroutant lorsqu'elle réinvente lesmots, déchire les phrases, broie les textes. Son personnage nous donne une clef pourcomprendre: Jasmine Patxi est docteure enlangues mortes. Traduction en langage de l'amour: la langue morte n'embrasse plus. Langue morte, coeur sec. Mais ce monde ancien ne demande qu'à revivre. À condition de faire langue avec l'autre.

«En deuxpas de ses immenses jambes, il se plante devant moi, ses yeux ancrés aufond des miens, et me lance un inattendu:
Hola, chiquita. What are you doing here?»

Les pages roses de la rousse

Ce n'est pas assez d'être trilingue. Pour un date réussi, pour que les langues se malaxent, il fautaussi parler antique. Or, coïncidence, Parker est à la fois basketteur et latiniste puisqu'il connaît la citation intégrale de «carpe diem». «Mondomaine de prédilection!», s'exclame Jasmine. Sa langue revit par celle de Parker: il y a là commeune réinvention parfaite du mythe du latin lover.

Observons, admiratifs, la naissance d'une idylle.
«Je lis ceci en ce moment, un livre sur lasémiologie latine, c'est passionnant.»
Subjugation de la ministre.
«Je contemple pour la première fois son sexe. Ilest grand, droit, dur.»
Autrement dit: «Inguini primum contemplor. Statura,recta, tenax.» Le Gaffiot est une armeredoutable.

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Auguste tient son sexe de la main gauche, comme il est de coutume à Rome. | Alexander Z via Wikimedia Commons

Alors, pendant que se roulent des pelles latines, l'artiste qu'est Marlène Schiappa peut créer son proprelangage, celui que sa poésie exige. Par son inventivité et, osons lemot, sa liberté, Scandale voisine sans rougir avec l'œuvre deRabelais ou celle de Joyce. Chaque mot, forgé ici, ouvre des chemins exploratoires nouveaux.

«Est-ce qu'on peut dire “plan cul régulier” quand on est ministre?»
«Nous avons traversé Parisen moins de temps qu'il n'en faut pour poster une story sur Instagram.»
«Les pensées mêlées desNew-Yorkais rebondissent sur l'asphalte.»
«J'ai l'impression d'être une autrepersonne, d'avoir une vie de plus en bonus, comme une balle extra quand ongagne au flipper.»

En magicienne des formules, elle sait l'élégance des métaphoresamoureuses, du joueur de basket séduisant: «–Regardez, ses tirs sont tous précis, mesouffle le consul.» À la promessepicturale d'un Verrou: «Il peine à trouver la clé et à l'introduiredans la serrure.»

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«Dis-moi que t'es sous OQTF, ça m'excite.» | Domaine public via Wikimedia Commons

Beauté de l'amour

Qui a lu Les Laisons dangereuses ou SAS sait que l'amour est d'abord un combat. Quand les langues s'entrechoquent, on fait leplein des sens. Comme Gérard de Villiers, Marlène sait la vérité hussarde d'unpetit coup vite tiré, ce «cinqminutes douche comprise» qui laisse la femme pantelante de bonheur.

«Il m'avait retournée afin de mecaler contre le mur debout, dos à lui, et avait écarté ma culotte d'un doigtavant de me pénétrer vigoureusem*nt d'un coup de hanche sans même medéshabiller.»

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Jasmine a besoin d'un homme, un vrai. Le mâle que toute femme secrètement attend. «Finalement, ilsemble un peu arrogant et, n'en déplaise à mes trente ans d'engagementféministe, assez excitant.»

Mais à aucun moment, elle n'oublie le vrai romantisme,celui qui donne des «papillons dans le ventre» et par lequel le «cœureffectue un salto avant», celui qui réveille en nous le bonheur enfantin desjeux et des rires: «Nous nous mettons de la barbe à papa bien rose etbien sucrée dans la bouche l'un de l'autre.»

Jeux de crache-crache

L'instant d'après, ou d'avant,on ne sait plus dans un tel maelström poétique, «sa langue tournoie autour de meslèvres. Sa salive coule à l'orée de ma bouche et je l'avale immédiatement. Ellea un goût salé.» On l'oublie souvent, mais la salive comportede nombreuxéléments nutritifs. Tant de gourmandise, est-ce bien raisonnable? «Chaquebaiser déclenche un soubresaut de mon estomac», relate l'autrice, enclinicienne de l'amour.

Ces badinages n'ont qu'un temps; voici qu'unefièvre nouvelle enflamme l'ouvrage. «Ses doigts continuent de mepénétrer, ma peau se tend, mon ventre se contracte, mon cl*tor*s se durcit.L'odeur de Parker m'enivre.» Comment lire ces lignes en gardant la distanceimpavide du critique? Chaque mot ici brûle, irradie la lecture.

Marlène Schiappa sait combien l'érotisme naît du mystère, du non-dit, de la suggestion.

«Ilécarte sa bouche de la mienne, penche la tête et murmure à mon oreille:
– T'aimesça?» Lui-même en perd son latin! Savourons ce «t'aimes ça?», qui hurle la passion amoureuse. Bientôt, les corps,impatients, se déchaînent.

«Il retire sa veste, puis fait sauter tous lesboutons de sa chemise, qu'il lance sur le sol avec vigueur, dévoilant son torsemusclé.» A-t-on déjà dit avec une telle force évocatrice lelancer de boutons de chemise dans une chambre d'hôtel? Marlène Schiappasait combien l'érotisme naît du mystère, du non-dit, de la suggestion. Avec quelleexquise délicatesse, chaque mot, chaque lettre peut-être, est ici choisi!

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«Alorsque je suis allongée sur le ventre, il se glisse sur moi, sa main entre mescuisses semble aller chercher de quoi se lubrifier. Il met sa main devant mabouche et me dit:
– Crache!
Docile,je crache dans sa main un peu de salive blanche, qui rejoint sa queue illicopresto. Sa tête s'approche de la mienne, il embrasse ma nuque et me susurredans le creux de l'oreille:
– Dis-moisi tu la sens bien.»

Et c'est ainsi qu'une ministre de l'Intérieur offre le sien.

Pause technique

À ce niveau de trouble, nous autorisons bienvolontiers notre lectorat à interrompre sa lecture quelques instants pour allerse soulager.

[…]

[…]

[…]

Prenez votre temps, c'est bien normal.

[…]

[…]

Parfait, tout le monde est revenu, on peut continuer.

Car au fond, c'est quoi la vie?

Reprenons. Scandaleest un roman total, avons-nous dit. De fait, l'élégance stylistique et lesvertiges amoureux sont ici pour délivrer un message profondément humaniste. Car MarlèneSchiappa est aussi professeure de vie. Elle s'adresse à la France qui se lève tôt, celle des femmespuissantes qui font face aux duretés de l'existence. Jasmine Patxi, c'est un peunous toutes.

Jasmine est cette femme qui n'a «personne àqui confier [ses] craintes». Cette femme «ultra puissante,et ultra seule». Comme beaucoup, sa «vie entière est unesalle d'attente». Comme chacune d'entre nous, elle rentre chez elle «enpleurant tous les soirs, assaillie par la violence de la société et celle dumonde politique». Oui, nous le savons, «notre vie passe dansun vide et nous jouons cette même saynète encore et encore».

Dans ce texte à clefs, Marlène Schiappa nous dit qu'on peut oser l'amour. Oui, nous pouvons renoncer à un portefeuille ministériel si l'amour se présente à nous.

Jasmineest cette femme ordinaire qui se rend à la matinale de France Inter en pensantau rendez-vous de son fils chez l'orthodontiste. Comme moi, comme vous. Commentne pas se reconnaître dans ces lignes douloureuses mais, osons le mot, vraies?

Alors, Marlène Schiappa nous prend par la main. Carrien n'est écrit. Demain est possible. Une autre vie s'offre à nous, il suffitde la choisir.
«Mais bon, ce n'est pas une fois arrivée dans lesalon Air France que je vais rebrousser chemin.
–Jene resterai pas tard, annoncé-je au consul. Je partirai sûrement après lapremière mi-temps.»
Qui, parmi nous, n'a pas hésité dans un salonAir France à la mi-temps de sa vie? Là encore, la métaphore s'impose, d'une remarquable précision.

Nous pourrions en rester là, mais Scandale va plus loinencore. Dans ce texte à clefs, Marlène Schiappa nous dit qu'on peut oser l'amour.Oui, nous pouvons renoncer à un portefeuille ministériel si l'amour se présenteà nous. Que pèsent les ors de la République face au bonheur véritable? «Toi tu es intelligente. Tu es déterminée. Tu esjeune. Tu t'es consacrée aux autres, aux idéaux, au pays, il est temps d'êtreheureuse, juste pour toi, tu ne crois pas?»

La vie, c'est peut-être vivre

Alors Jasmine choisit Parker, «sa voix grave»,«ses bras [où elle se] sent en sécurité», «les paillettesdorées de ses iris». Elle sait qu'un jour elle aura, comme moi, comme vous, besoin d'uneépaule où s'appuyer lorsqu'elle «traversera des épreuves dans la vie».

«Aucun travail, aucune responsabilité, aucuneune de journal ne te tiendra compagnie quand tu vieilliras»,lui susurre sa maman. Alors, Jasmine bifurque, Jasmine prend un risque,Jasmine choisit la vie: «Et me voilà en route vers un futur aussiinconnu que désirable.»

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Quelle sagesse! Quel extraordinaire message d'espoirpour toutes les femmes, qu'elles soient ministres ou simples secrétaires d'État!

Il arrive parfois qu'une bluette dissimule une réflexion de l'âme.On n'en dirapas davantage car peu importe au fond: ce roman-tourbillon nousentraîne dans un conte philosophique entièrement dédié à l'art de vivre. Il yavait Épicure, Montaigne et Raphaëlle Giordano. Il y a désormais Marlène Schiappa.

Au fait, pourquoi une telle publication? Peut-être parce que si vous cherchez «scandale» et «Schiappa» dans Google, on vous renverra désormais vers une bluette, et non pas vers l'affaire du fonds Marianne.

Le service de presse de Fayard ayant, par trois fois, ignoré mes demandes, j'ai acheté Scandale avec mon argent de poche.

«Scandale», le roman total de Marlène Schiappa (8)

Scandale

De Marlène Schiappa

Fayard

252 pages

Paru le 19 juin 2024

20 euros

«Scandale», le roman total de Marlène Schiappa (2024)

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